il y a une vitre entre le monde et moi. Je regarde la vie tout  autour mais je n'y participe plus. Je ne perds pas seulement la mémoire; j'oublie le goût des sensations, la douceur du  soleil sur ma peau, la moiteur des soirées d'été lorsque le petit rosé adoucit le contour des choses et que les bougies rapprochent les ombres que la journée a séparées. Ma capacité d'émotion s'émousse sans même que j'en éprouve du chagrin. 

J'évolue désormais dans une bulle où les absents prennent toute leur place, parfois plus grande que celle des vivants. Et le plus incroyable, c'est que ça ne se voit pas. Mon apparence n'a pas vraiment changé, ma parole est presque aussi rapide et j'accomplis sans faiblir les actes familliers. Mais à l'intérieur c'est une autre affaire. Je mobilise à chaque instant mon énergie pour faire comme si, je fais semblant d'eprouver des sentiments dont seul mon intellect a gardé la clé, je triche sans cesse avec ma vérité. Et c'est compliqué.

Je donnerai n'importe quoi pour retrouver mes enthousiasmes et mes colères, mes amours et mes dégoûts. mais je n'y arrive plus. Je survis dans une ataraxie aride et désolée. Ma tolérance, mon écoute, ma patience et ma compréhension ne sont plus désormais que le reflet de mon anesthésie affective; Mais cela bien sûr, je ne le dis pas.